
L’école est-elle une fabrique à génie ou une machine à casser ? Question kafkaïenne. En tous les cas, si elle est proteïforme, elle peut au contact de certains profils moins conventionnels - artistiques, sciences, sport… - se révéler inadaptée. Je ne parle même pas du harcèlement scolaire qui prolifère et qui pour faire joli sur le papier, est devenu priorité nationale ! Une hérésie. Aux parents l’éducation et à l’école l’enseignement. Non ici je parle de l’école apte ou pas à révéler nos talents ou au contraire à les asphyxier.
Je me suis toujours posée la question. Certes il est évident que j’ai toujours voulu être dans l’écrit depuis toujours. Était-ce une chance ? De mon point de vue, oui pleinement. De l’école j’en doute encore. Combien de fois ai-je entendu : « c’est bien de savoir ce que l’on veut faire mais parfois c’est un frein ! », « attention, une passion c’est dangereux si on ne la réalise pas », « le métier de l’écrit est tellement aléatoire, tu es sûre ? ». Oui j’ai bien fait d’être sûre ! Ce métier me comble toujours autant. Seul mon oncle - véritable mélange du héros du film mythique des années 90 « Le Cercle du poète disparus » et prof de latin grec français à Condorcet, n’a jamais failli, et m’a annoncé de but en blanc enfant « oui tu as tout pour écrire ! ». Phrase emblématique et à la base de tout. C’est aussi en grandissant que je me suis trouvée par hasard des alliés inattendus, des modèles inespérés : des figures littéraires, des héros de l’écriture, des exemples de la prose et de vers, des maîtres aux œuvres cultes, intemporelles et pourtant des enfants habités et passés sous l'œil de l'école ! Oui enfant on se sent habité par un art qui se forge. On ne saurait le décrire mais c’est comme un appel. A nous de l’entendre… Pour les grands destins, il est intéressant de voir que l’école - qui est aussi le réceptacle de grands noms- est souvent un chemin de croix où il faut rentrer dans « un seul moule » fait de rigueur, de notes, de cadres, de règlements mais pas tellement d'écoute. L’école sait-elle vraiment détecter et encourager, galvaniser les élèves...un brin à part ? Artistiques ? Visionnaires ? Inventifs ? Pas sûr. Oui, elle sait orienter mais sait-elle exploiter sa matière vivante ? Sait-elle garder l’élément et le profil différents en lui faisant confiance ? En l’identifiant ? Pas sûr. Pas le temps. Peut-être pas l’envie non plus. Si l’école est essentielle pour sa formation, son apprentissage, la pédagogie, quid du « cas d’école » où l’élève affiche une forte prédisposition pour d’autres arts ? Un tempérament affirmé mais prometteur ? Pas sûr encore. Si aujourd’hui on sait orienter, on sait détecter des défaillances ou mêmes des aptitudes, on ne sait pas assez « reconnaître ». Détecter l’indétectable. Il n’y a qu’à regarder l’enseignement prodigué et les programmes scolaires. Peu de place à l’expression, beaucoup de théorie. Beaucoup de cours indigestes, peu d’exercices pour s’exercer. Avec un niveau qui s’effondre. Avec une ouverture d’esprit limité et pas assez courageuse. Et pourtant les talents sont bien dans les écoles mais se perdent, se noient avec cet enseignement moderne, lourd et peu ou prou au service des aptitudes. Il faut beaucoup de force, de détermination pour espérer préserver sa « nature prometteuse ». Il faut encore plus qu’avant redoubler d’efforts pour s’affirmer loin des réseaux sociaux, loin des jugements à la hâte, loin des harcèlements scolaires, loin des idées reçues, loin d’un 21e siècle qui se vante d’être de lumière et qui s’assombrit à renoncer au Français, à l’art d’écrire, aux nombreuses dictées, aux poésies par cœur, à la musique enseignée via les instruments, aux chorales, au sport varié…Aujourd’hui, l’enfant est inondé d’images et de diktats. Pas facile de s’affranchir. Avant l’école était rigide et sûrement bien plus cruelle. Mais le résultat est toujours le même ; elle a dans son sein des élèves qui deviendront des génies et force est de constater qu’elle est toujours peu enclin à les détecter. Elle les laisse filer en leur faisant croire qu’ils sont banals. De ce ressenti amer, de cette revanche souvent vissée à l’enfance naissent parfois aussi des grands destins.
La preuve ? Honoré de Balzac est expulsé du collège à 14 ans, Jean Cocteau rate quatre fois le bac, le père de Winston Churchill lui écrit que « ses résultats scolaires sont une insulte à l'intelligence », François Truffaut court les rues et rate l'examen d'entrée en sixième, John Lennon échoue à son A-level et, dit un de ses bulletins, « passe son temps à inventer des remarques spirituelles ». Albert Einstein est lent et peine à apprendre par coeur... Jusqu'à Charlemagne, qui, avant d'inventer l'école, ne réussit à y maîtriser à peu près que « le francisque des Ripuaires », et à Louis XIV, qui fait s'arracher les cheveux à son précepteur, le digne abbé Hardouin de Péréfixe, qu'il baptisait « Préfixe » ( ndlr : « Encyclopédie des cancres », Jean-Bernard Pouy, Gallimard). L'académicien Maurice Rheims se consacrait à la quête des billes plus qu'à celle des perles du savoir, et son confrère Jean-Marie Rouart, que seule l'écriture intéressait, a eu beaucoup de mal à décrocher son bac. Bref, la liste est longue. Et les talents aussi. J. K Rowling, la maman d’Harry Potter, refoulée par l’université d’Oxford, suivra des études à l’université d’Exeter puis La Sorbonne. Dans un contexte de précarité et de dépression, elle attendra plus d'un an avant sa publication en 1997 chez Bloomsbury. Gustave Flaubert n’était pas du genre à suivre les règles. « Je déteste mon enfance », avait-il coutume de dire. Nul en chant, gymnastique, physique, médiocre en mathématiques, il obtint avec peine le certificat d'études et est refusé aux portes du lycée Condorcet. Thomas Edison est un élève "distrait", "brouillon", "instable", "hyperactif"… après seulement trois mois passé à l’école, l’inventeur de l’ampoule électrique à incandescence (et du phonographe), est renvoyé par son professeur. Il n’a que 7 ans. Il complètera sa formation à la maison, avec l’aide de sa mère, en parfait petit autodidacte. À seulement 12 ans, grâce à ses premières économies il se crée un petit laboratoire de chimie dans la cave de la maison familiale. Il ne remettra jamais les pieds à l’école, mais ne tardera pas, à l’âge de 19 ans, à réaliser sa toute première invention : il transforme son télégraphe en "transmetteur-récepteur duplex automatique de code Morse", capable de transmettre sur un même câble deux dépêches en sens inverse, automatiquement sans intervention humaine, et dépose ainsi son premier brevet. La messe est dite ! Alors talents en herbe, n’ayez pas peur d’oser ! Et rappelez-vous toujours ces quelques mots du fabuleux poème de Jacques Prévert, « le Cancre* », une ode à l’intelligence. Celle qu’on ne voit pas au premier regard et qui pourtant décrit à merveille le charme et l'insolence du dernier de la classe… parfois futur génie ! Alors ne jamais juger un élève à ses notes mais bien à son instinct talentueux, à sa liberté d’espérer et à son tempérament… prémice d’un futur talent !
Barbara Delaroche
Le Cancre*
Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout on le questionne
et tous les problèmes sont posés soudain
le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.
“Le Cancre”, tiré du recueil “Paroles” paru aux éditions Gallimard.
Source : Le Point
J’adore et tellement vrai.
L’école n’éduque pas…plus… mais rabroue ou formate
J’adore , juste, plein d’espoir , non conventionnel