"Substantifique moelle, on t'a perdue !"
- barbaradelaroche
- il y a 1 jour
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On prend tout au pied de la lettre. On démarre au quart de tour. On s'énerve pour un rien. On comprend à l'envers. On déconstruit tout pour le plaisir. On dénature par tendance et non par nécessité. On juge sans connaître. On répète bêtement et on ânonne sans avoir lu. On ne réfléchit plus. On se rassure que tout est sous contrôle… du moment que d'autres - tout ce qui a trait à l'intelligence artificielle - bosse pour nous.
Alors qu’en réalité : on dépérit, on s'appauvrit, on se ment. Pas si compliqué de ce fait d'être le nouveau Georges Orwell du 21ème siècle, avec son « 1984 » versus 2026 : le totalitarisme plane sur nos têtes et nous faisons tout pour lui donner le pouvoir suprême : notre âme. Notre esprit est en passe, par paresse, de sacrifier son libre arbitre sur l'autel du savoir de l'IA et de ses compagnons de route qui se nomment Claude, Chat GPT, Le Chat, dont l’omniprésence nous cerne et finit toujours par s’immiscer dans votre vie. Partout. Nos vacances, notre quotidien (entre repas, activités, besoins et denrées dans le frigo), nos projets de vie, nos finances, nos investissements, quels livres lire (c’est déjà ça si vous le lisez)), quel sport faire, dans quels restaurants sortir, quels vêtements porter, comment déclarer votre flamme, comment se remettre d’un chagrin d’amour, comment trouver l’âme sœur… Mais aussi – encore plus graves car plus intimes- nos rêves, nos questionnements, nos doutes, nos peurs, nos envies : bref, tout, tout peut passer sous le crible de l’intelligence artificielle et le danger c’est qu’il n’y a plus de limite. Et la curiosité au départ « saine » et ludique se transforme rapidement en une dépendance toxique qui s’immisce partout dans le moindre de vos désirs ! Fini le hasard. Tout sera le fruit de IA et de ce qu'il « pense » bien pour nous, ou intéressant. Allant de plus en plus (car il finit par bien vous cerner !) par vous soumettre des choses détonnantes et étonnantes. Mais comme vous avez foi en lui « qui sait tout mieux que quiconque », que vous l’avez-vous-même éduqué pour qu’il vous connaisse et que vous n’êtes déjà plus tout à fait maître en votre royaume, il vous « tient » d’une main ferme et désormais : pense pour vous !
Et terminée notre liberté qui commençait là où s'arrêtait celle des autres. Toutes les libertés s'évanouissent et s'entrechoquent à compter d'aujourd'hui. Vous voici sous tutelle, pire sous perfusion, en pleine conscience hélas. Vous pensez que vous avez choisi le meilleur pour vous, or le luxe absolu, c’est la liberté de penser, de ne pas être dirigés. "Bonjour tristesse" dirait Sagan. Immense tristesse, pourrions-nous carrément rajouter.
Réveillons-nous ! L'esprit critique, pris au cou, est en sérieux danger ! Certaines idées littéraires, fondatrices de notre esprit critique, devenues des repères et des garde fous avec le temps, sont en passe de disparaître en silence.
Prenons Rabelais. Pas simple à comprendre car en ancien français, mais largement étudié pour la force de sa réflexion. Son œuvre, précisément "Gargantua" est aussi prémonitoire. Rappelez-vous de son expression "La substantifique moelle" qui devint célèbre en 1534 lorsque l'auteur l'utilisa dans le prologue de son deuxième roman : « C'est pourquoi fault ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est déduict. [...] Puis, par curieuse leçon et méditation frequente, rompre l'os, et sucer la substantifique moelle, [...]. » Rabelais nous explique en fait très clairement qu'il ne faut pas s'arrêter à l'humour et aux exagérations. Il interpelle et invite le lecteur à chercher ce qu'il y a derrière le comique. C'est ce qu'il appelle la « substantifique moelle » : l'essence de son livre, la sagesse cachée dans un récit humoristique.
Alors que dire aujourd'hui ? On prend tout au pied de la lettre. L'humour est un art difficile et en danger car les foules et les plus jeunes en particulier, ne le comprennent plus. On est sans arrêt au premier degré ! On s'offusque. On crie à l'offense à tout va. On accuse sans vouloir aller plus loin que l’écume des choses. On casse tous les codes car on ne les a plus. On ne les comprend plus. On ne supporte plus rien. On oppose une moue suspecte quand il faudrait sourire. Et un sourire quand il faudrait s'offusquer. Mais où est passé l'esprit critique qui faisait notre force ? La pensée libre ? La pensée critique ? Où est passé le libre arbitre qui nous permettait de prendre du recul et de réfléchir seul, avant que de condamner d'emblée ? Où est passé la compréhension ? L'empathie ? Mais aussi le courage - le vrai - de dénoncer ? De ne pas accepter ? De se rebeller ? De dire la vérité ? De faire bouger ? De parler ? De s'exprimer ? De réfléchir ? De se remettre en cause ? D'échanger ? D'évoluer ? Avec la substantifique moelle qui disparaît, tout se meurt... dans le silence le plus complet. Car on cite bien moins, sur les bancs des écoles et partout ailleurs, François Rabelais que Chat GPT, Claude , Perplexity et d'autres ! Mais alors qui s'occupera de former les esprits de demain ? Qui saura réfléchir si on nous enlève cette précieuse faculté qui n’interpelle nullement toute la bulle intellectuelle qui vous vante à longueur de jours le Super Robot avec l'IA plus que l'humain et sa propre réflexion ? Aujourd'hui, plus l'once d'un problème car vous pouvez prompteur tout ce que vous voulez à l'iA de votre choix. Continuons ainsi et bientôt nous prompterons notre propre nécrologie. Si d'avoir fait des lettres classiques m'a bien permis d'accéder à des auteurs illustres tels que Pline le jeune, Virgile, Suétone, Platon, Homère, etc. qui dénonçaient entre autres la grandeur et la décadence de Rome, je peux ainsi vous dire d'ores et déjà que l'art d'écrire, de parler le Français, langue riche et fabuleuse, de réfléchir,penser, douter, échanger… sont un trésor sans limite aucune, donné à l'homme. Un trésor qui nous distingue du règne animal, privé de parole mais tellement intelligent. Nous serons bientôt des hommes réduits à l’état primaire de bêtes, où nous réagirons par réflexe puisque ne sachent plus réfléchir : et là encore, c'est la machine qui s'en charge et on s'en félicite !
Barbara Delaroche
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